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Marine Wallon crée des atmosphères qui nous absorbent, ouvrent des brèches dans l’espace-temps, offrent des espaces de contemplation. Son travail me semble traiter de la portée affective du paysage : chaque série sondant un état d’âme dont chaque image serait une nuance subtile. Les sentiments comme les ciels gris, possèdent un camaïeu infini qu’elle explore au travers de paysages intrigants et atemporels : bâtiments désertés, architectures silencieuses sur lesquelles le temps semble s’être arrêté.

Ces images, derrière lesquelles on peut facilement imaginer un récit en toile de fond - sans que l’on puisse dire avec certitude lequel des deux a inspiré l’autre – rappellent, par leur prégnance, certains plans d’Antonioni et suscitent ce que Maurice Blanchot nomme fascination, lorsque soudain “le regard est entraîné, absorbé dans un mouvement immobile et un fond sans profondeur”.

Les aquarelles de la série À l’Est ont la tonalité mélancolique et l’imminence que caractérisent les reflets dans l’eau. Une eau stagnante et oubliée dans laquelle plus personne ne viendrait faire de ricochets ou une flaque brunâtre dans un creux de route en terre que les ovales accidentés où se logent les images, suggèrent.

Bâtisses isolées dans un paysage désolé qui se tiennent comme autant de stèles dans un cimetière que plus personne ne viendrait fleurir : ces images semblent capturer un instant pris en étau entre deux états comme un souvenir condamné sur le point de sombrer dans l’oubli et qu’il serait vain de vouloir retenir. Ces paysages en sursis où même les tons chauds sont teintés de spleen m’évoquent cette seconde où l’on voudrait ne pas laisser le train partir, saisissent l’inéluctable, le temps qui passe et ce qu’il emporte avec lui.

Ni intérieurs, ni extérieurs, les espaces de la série Captures sont, eux, des impasses dont on ne peut se détourner. Faits d’arrêtes, d’angles et de recoins, on se cogne à l’impossibilité d’y échapper. On ne peut qu’imaginer, au-delà des murs, ce que laissent présager les trouées de lumière blanche : des paysages dont on a été privé, des horizons attirants et mystérieux comme un rai de lumière passant sous la porte d’une pièce où l’on aurait été enfermé.

De même, les images titrées Surdité, Silence, Soleil, plein cadre et sans horizon, ne nous laissent pas d’échappatoire ; pourtant elles sont moins angoissantes. Ces lieux étranges mais pas complètement étrangers sont teintés d’ambivalence : leur taille, leur isolement et leur géométrie font autant penser à des hôtels qu’à des prisons et ils semblent pouvoir tout aussi bien être des lieux de cachette que d’embûche. S’y réfugier ou se retrouver piégé ? Accès ou issue ? Le dédale de clair-obscur laisse planer le doute, sous-entend la proximité de ces états pourtant opposés. Le traitement sensuel de la couleur par aplats sombres où vient se répandre la lumière par tâches, donne de la profondeur à ces images sans point de fuite, par lesquelles on se laisse happer.

Les paysages que peint Marine Wallon, ruines ou constructions au cœur d’une végétation qui menace à tout instant de reprendre ses droits, semblent osciller entre devenir et disparition. Elle semble arrêter le temps à cet instant précis où un nuage passe devant le soleil, saisissant la lumière particulière qui se répand alors sur le monde, et elle sonde pour nous cette seconde éphémère et mystérieuse qu’elle nous restitue au travers de peintures qui sont tout autant de paysages intérieurs. Entre figuration et abstraction, réalisme et symbolisme, c’est un point sensible que ces images touchent au fond de nous.


Anne Collongues, 2011