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Marine Wallon / L’horizontalité à l’œuvre.

Entre autres médiums – car elle pratique aussi bien le dessin ou l'huile, qu'elle décline d'ailleurs sur différents supports –, Marine Wallon se risque donc parfois à l'aquarelle, non pour se régaler des lieux communs qui lui sont associés mais parce qu’elle trouve dans la qualité aqueuse de cette peinture un espace singulier. La technique est particulièrement identifiable dans la belle série des Polaroids : les larges auréoles des lavis , parfaitement exagérées, s'étalent sur la surface des images, délayant les ciels, marbrant les ombres. Rappelant que si ces œuvres sont accrochées basculées à la verticale, elles ont été réalisées à plat. Les traces d'eau ont consigné l'espace dans lequel elles ont été déposées, le plan horizontal. On regarde un paysage, fenêtre ouverte, mais les petites flaques qui troublent les surfaces de couleur indexent la mise en forme imposée par la gravitation. Du coup, sous cette horizontalité si visiblement à l’œuvre, les étendues d'eau, les prairies, les collines, tous les plans de couleurs qui composent ces vues semblent aussi soumis à cette pesanteur.

Par cette exécution qui restitue de manière manifeste le procès de l’aquarelle, son état horizontal initial, Marine Wallon souligne le double usage de la peinture : elle représente, et elle recouvre. Les Polaroids figent les jus en train de se répandre. Les ombres épaisses, un brin trop prononcées, paraissent du même liquide – suintant comme une marée inexorable, prête à tout engloutir. Ces peintures ne rendent pas de panoramas bucoliques – fiction pastorale d'un environnement agreste, accueillant. Le titre de la série l'annonçait : ce sont des instantanés, preuves d'un passé à jamais révolu. Ça a été. Roland Barthes nous le disait, les clichés ne restituent jamais qu'une réalité déjà différée, donc la distance qui nous en sépare irrémédiablement. Voilà le sentiment qui habite ces œuvres, accentué encore par le voile d'eau altérant l'état de surface : une insistante mélancolie.

C'est somme toute logique, ces Polaroids rendent l'écoulement du temps, la lente dégradation qui accompagne l'évolution de toute chose. A l'horizontal, les pigments se déposent sur le papier comme par sédimentation. Et la fusion suggérée des ces vues dans l'eau qui les délaie et les absorbe renvoie à celle que provoque inéluctablement l'entropie. La liquéfaction à laquelle Marine Wallon soumet ces paysages désolé est aussi, finalement, un biais pour aborder cette autre forme d'érosion : la dévitalisation dont certaines pratiques, devenues poncifs, souffrent, et l'irréversibilité du processus. Il faut dire que ces aquarelles, avec leur grande part d'ombre, ne laissent d'autre rôle à notre imagination que de parfaire un travail de décomposition.



Marion Delage de Luget, février 2014

pour le catalogue Vendanges de Printemps

Chamalot-Résidence d'artistes