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Habiter les images

L’œil innocent n’existe pas. Il s’agit d’un mythe, aujourd’hui révoqué par une approche constructiviste du regard, toujours déjà informé par des prototypes visuels et des schémas mentaux culturellement transmis. De même, l’idée d’une expérience « pure », « immédiate », a désormais cédé la place à celle d’une expérience toujours mêlée de représentations. C’est à partir de ce topos que Marine Wallon élabore son travail. Le paysage est son principal motif, en particulier ceux des grands espaces américains, soumis à un régime de visibilité accru depuis l’origine de la photographie et du cinéma. Aussi, loin de les peindre sur le vif, l’artiste les restitue d’après des images extraites de films anonymes, produits par des particuliers, des agences de voyage ou encore des offices de tourisme. Autant de montagnes, de forêts et de déserts dont elle dissout les contours par de larges coups de pinceaux et dont elle schématise les reliefs dans des formes simples et vigoureuses. Tout se passe ici comme si la peinture défaisait les images dont elle s’inspire, en troublait la lisibilité par des effets de texture et de matière pour donner à sentir les forces telluriques de leurs référents. Néanmoins, appartenant à une génération pour laquelle les images ne constituent plus un redoublement du réel, mais le milieu dans lequel baigne tout individu, l’enjeu n’est pas pour l’artiste de vider ses toiles des clichés qui leur préexistent, afin de renouer avec ce qui serait une expérience « authentique » de la nature, mais au contraire d’éprouver celle-ci avec et à travers les représentations qui peuplent notre imaginaire.


Intranquillité

Images d’images de paysages, les peintures de Marine Wallon n’en perturbent pas moins nos repères habituels. En effet, quoique circonscrits à la surface des toiles, en recouvrant leur quasi-intégralité, les éléments naturels qui les composent forment des sortes de plans aux coordonnées spatiales ambiguës, donnant une impression d’ampleur et suggérant un espace infini. Une sensation d’égarement et d’immersion les accompagne, peut-être également partagée par les personnages que l’artiste représente souvent sur le premier plan de ses toiles. Seuls ou en groupes, vus de dos ou en profil perdu, leurs traits sont seulement esquissés, de telle sorte que notre regard glisse sur eux pour circuler et se perdre dans l’immensité des paysages auxquels ils font face. À rebours de toute emprise sur la nature, ces individus paraissent au contraire débordés par celle-ci, indifférente à leur présence et comme mue par la pression incessante de ses forces. Ainsi, bien que les paysages de l’artiste semblent de prime abord idylliques et emprunts de sérénité, une certaine tension et inquiétude les habitent en réalité, en partie liées au mouvement incessant d’un monde qui échappe. Aussi n’est-ce pas un hasard si de nombreuses toiles ont pour titres des noms d’anciens territoires amérindiens, comme si la volonté occidentale de maîtrise de la nature ne parvenait pas intégralement à en dompter les puissances anciennement craintes et célébrées. D’une certaine manière, plutôt que de paysage, construction humaine par excellence, il s’agit peut-être ici davantage de géologie, participant d’une logique de décentrement du regard. Un regard intranquille, convoquant non pas la maîtrise du visible mais au contraire son surgissement insaisissable.


Sarah Ilher-Meyer